Colin, cracheur de feu : XXVII - Des choses tues
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Le museau de mon chien était juste devant moi. Il me regardait d'un air interrogateur. Façon de dire « mais qu'est-ce que tu as, mais réveille-toi donc... ».
Je ne me souvenais plus où j'étais.
J'ai regardé devant moi. Une lumière nacrée, filtrée par les rideaux, envahissait la pièce. Par un interstice, un rayon projetait un rectangle aveuglant sur le carrelage. Je devais avoir l'air parfaitement stupide.
C'est la douleur dans mon gosier qui m'a rappelé à l'ordre, me ramenant avec rudesse à la réalité. Discrète mais incontournable. Alors, tout m'est revenu en un éclair. Je me suis levé, je me sentais fatigué et nauséeux. La longue journée d'hier devait avoir entamé mes forces et la nuit avait été courte.
J'ai avalé un cachet, je me suis habillé, puis, suivi de Fafnir, je suis descendu à la cuisine. Une femme entre deux âges était occupée à préparer le repas de midi. Elle m'a hélé « alors, c'est vous le touriste », m'a souhaité bonjour, puis m'a servi un bol de café chaud et des tartines. Elle a tendu une écuelle à Fafnir dans laquelle étaient disposés de gros morceaux de viande.
L'homme qui m'avait accueilli hier soir est arrivé sur ces entrefaites. Il semblait animé d'une vigueur irrépressible. Il m'a laissé terminer mon petit déjeuner, puis m'a invité à le suivre. Je l'ai accompagné dans une grande pièce au rez-de-chaussée. Nous nous sommes assis côte à côte dans deux fauteuils en velours grenat un peu râpés. En face de nous, dans une grande cheminée en pierre, les braises d'un feu qui avait dû brûler toute la nuit achevaient de se consumer.
- J'ai écouté votre histoire avec attention, m'a-t-il dit. Vous m'avez dit des tas de choses bien... troublantes, qui m'ont mis dans l'embarras. Je n'ai pas voulu réagir sur le champ, je me suis donné la nuit pour réfléchir...
Je l'ai regardé. Je croyais avoir compris où il voulait en venir.
- Nous autres, hommes d'église, poursuivit-il, sommes amenés à être au courant d'une foule de choses. Notez que je ne parle pas là des mystères de la foi, et de tout ce qui concerne Dieu, ou du moins l'idée que nous nous faisons de Lui, mais, comme vous devez vous en douter, de tas d'informations qui nous sont données, et qui concernent une réalité bien plus... terre à terre, si vous voyez ce que je veux dire.
- Voulez-vous parler du... - ... du secret de la confession, par exemple. Il est une règle intangible qui veut que ce qui nous est confié reste tu à tout jamais. Ceci est une obligation sacrée de notre ministère. Et vous devez bien entendu vous douter qu'il ne nous est pas possible d'y déroger.
Il me regardait d'un air navré, comme désolé de m'asséner cette vérité définitive. Il s'est mordillé les lèvres, comme en proie à une intense réflexion, et en même temps impatient de se jeter à l'eau, puis il a repris la parole :
- mais votre récit m'a ému. Et je vous vois en plein désarroi. J'ai compris que... que vous aviez perdu le fil de votre vie. Une porte s'est refermée derrière vous, dans vos souvenirs, dont vous recherchez la clé. Et de ce point de vue, je ne puis laisser vos questions sans réponse. Mais, est-il bon que vous sachiez ? Car mon rôle est bien évidemment de vous aider. Cruel dilemme, non ? Comment faire ? Sachez que j'y ai pensé toute la nuit, et que je n'ai pas beaucoup dormi...
Je restais interdit, ne sachant quoi lui répondre. J'ai estimé inutile de me manifester, car je sentais qu'il était engagé dans une réflexion à voix haute, et mon intervention n'aurait eu pour résultat que de lui faire perdre le cours de ses pensées. Il a repris :
- j'ai donc décidé d'adopter un moyen-terme, qui me permettra de rester en règle avec ma conscience, tout en vous apportant l'aide dont vous avez besoin. Je me contenterai de vous guider dans votre recherche. Vous donner des indices. Mais en fait, c'est à vous, et vous seul qu'il reviendra de connaître la vérité. Et uniquement si vous le souhaitez. Dieu saura vous aider dans ce cas, et je ne crois pas trahir l'esprit de son enseignement en procédant ainsi.
Je me suis aperçu que j'étais tendu, presque à l'affût. J'ai demandé :
- et... que dois-je faire ?
- allez au cimetière...
En un bond, j'étais sur mes jambes. Je me suis dirigé vers la porte d'entrée. J'allais la franchir quand il m'a rappelé.
- Colin ?
- Oui ?
Colin, cracheur de feu : XXVIII - Cimetière