Colin, cracheur de feu : XXVIII - Cimetière
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Dehors, la lumière m'a aveuglé. Le jour était incroyablement clair, un soleil rasant émergeait tout juste de la cime des arbres.
L'idée m'a effleuré que le prieur avait été bien imprudent en prononçant cette dernière phrase. J'aurais pu bondir sur lui immédiatement, tenter de l'égorger, le trucider sauvagement, que sais-je,... pour le forcer à avouer cette vérité que je recherchais avec obstination. Mais j'ai fini par me convaincre que ces gens-là n'avaient pas leur pareil pour sonder les âmes, pour y débusquer, derrière l'apparence et les artifices, ce qui fait la vérité des sentiments.
Et il avait bien sûr deviné que j'étais un être parfaitement inoffensif. Tourmenté, impulsif, inquiétant peut-être, par moments. Mais parfaitement inoffensif.
J'ai regardé autour de moi. Je me trouvais sur une sorte de plateau. La bâtisse d'où je venais de sortir était située sur le bord de la falaise, et dominait les escarpements boisés dans lesquels se blottissait le village. A ses côtés, j'ai aperçu dans l'ombre les contours élancés de l'abbaye dont j'avais entendu parler hier soir.
J'ai eu à peine le temps de me dire que je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où se trouvait le cimetière que j'ai vu Fafnir s'engager sur un petit chemin qui traversait la pelouse, obliquait sur la droite en contournant un bouquet de chênes immenses, leurs branches étaient disposées en un assemblage de bras noueux, recouverts de mousse, orientés dans la même direction, une sorte de main sombre et fourchue qui vrillait le ciel. Il s'est éloigné s'est retourné vers moi, m'a regardé, comme s'il m'invitait à le rejoindre.
Lui au moins savait où il allait. Alors j'ai fait confiance à mon intuition et j'ai suivi Fafnir.
Le sentier serpentait dans l'herbe, puis s'est divisé en deux parties. A ma droite, une allée bien entretenue s'engouffrait dans un parc boisé, puis dévalait en lacets parmi des gradins jalonnés de petites constructions en pierre semblables à des maisons minuscules et de promontoires ceinturés de balustrades en bois, placés en surplomb du village. Le tout semblait minutieusement entretenu et évoquait une sorte de jardin à la française incrusté dans la nature sauvage.
J'ai continué sur la sente principale qui s'est mise à suivre la ligne de crête. Les pluies récentes avaient gorgé la terre d'humidité.
J'avais les pieds mouillés.
Je suis parvenu dans une parcelle de terrain ceinturée par un petit mur en pierre. Un peu plus loin, presque au bord du précipice, une petite chapelle.
J'ai pénétré dans le cimetière. Une large allée principale séparait deux rangées de tombes.
Un moment, je me suis brutalement demandé ce que je faisais là.
Puis j'ai pensé à Sarah, aux phrases qu'elle m'avait dites.
« Viviane ».
Alors je me suis mis à parcourir méthodiquement chacune des allées. Des tombes, il y en avait de toutes sortes. Du granit sombre. Du granit froid. Des riches, des pauvres, des simples, des fastueuses. Certaines flambant neuves, croulant sous les fleurs de toutes les couleurs, d'autres envahies par la mousse et le chiendent, mal entretenues, avec la pierre qui commençait à se fendiller. On y devinait l'implacable mécanisme de la disparition des esprits avec ses deux étapes : la première où vous êtes encore présent dans le cœur de vos proches. Et la seconde, quand ceux-là même qui vous avaient naguère connus s'en sont allés à leur tour, quand plus personne ne se souvient que vous avez existé un jour, et où tout ce que vous étiez est progressivement rendu à la nature.
Mais surtout, omniprésente, et sans doute la pire, il y a avait cette horreur kitsch, ces photos figées, ces formules convenues et alambiquées « à mon cher défunt » « tu resteras toujours dans notre cœur », ce mauvais goût sinistre, une farce grotesque en avant-goût à la mort qui nous attendait tous au bout du chemin. J'avais envie de fuir au plus vite, mais je me retenais. J'ai scruté toutes les tombes une fois, deux fois, à la recherche d'une inscription qui m'aurait mis sur la voie.
Mais rien.
Colin, cracheur de feu : XXIX - Noé