Colin, cracheur de feu : XXXI - Le retour de Fafnir

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Celui qui se prenait pour le boss m'a adressé la parole : hey, ducon...


Il disait « hey »... avec une espèce d'accent américain, et non « hé », il devait se croire dans un film avec Bruce Lewis.


Je n'ai pas répondu à la provocation. J'ai fait mine de continuer mon chemin. Il s'est planté devant moi, les bras croisés, m'interdisant le passage.


- Alors, ducon, tu réponds quand on te cause ?


Je me suis dit qu'il fallait absolument que je résiste à la tentation de lui répliquer. Je me suis arrêté, je lui ai fait face sans rien dire, en soutenant son regard. J'essayais de garder mon calme.


Il s'est retourné vers ses deux acolytes :


- hey, vous avez vu, les mecs ! Il est muet ! Il est muet, ce con !


L'un des deux sbires, celui qui manipulait sa batte, avec visiblement une envie pressante de s'en servir, s'est approché de moi, il a dit :


- on pourrait peut-être le faire parler...


L'autre l'a arrêté d'un geste.


- Attends. Pas encore. On va déjà lui dire que des métèques comme lui, on en veut pas ici...


Puis, se tournant vers moi :


- t'as entendu ducon ? Tu dégages... Mais avant, on va quand même te donner une petite leçon. Pour te passer l'envie de revenir si des fois...


Je constatais que la situation commençait à devenir vraiment critique. Pas d' échappatoire. Et Fafnir n'était pas là. Mais que diable foutait-il ? Et de toutes façons, pouvais-je vraiment attendre une aide quelconque d'un chien sans pedigree, issu du croisement incertain entre un labrador et un épagneul breton ? J'ai risqué un regard de biais, sur le côté. C'est alors que je l'ai vu. Je le devinais au loin, il était en train de batifoler avec la chienne blanche que j'avais aperçu tout à l'heure. Je n'ai pu retenir un haussement d'épaules de dépit. Quel ingrat ! Voilà qu'il me laissait tomber au moment précis où j'aurais eu besoin de lui !


Le minet gominé s'est aperçu de mon geste, il l'a interprété à sa manière. « K'esta toi ? Tu vas voir si on plaisante... »


A ce moment précis, une brusque rafale de vent a balayé la prairie, faisant frémir l'herbe, amenant une diversion de quelques secondes. J'ai profité de l'occasion pour regarder plus franchement derrière moi. Fafnir avait levé la tête, il scrutait dans ma direction. Je devinais sa truffe qui frémissait. Je l'ai vu qui s'arrêtait, puis à une vitesse fulgurante, il a bondi à ma rencontre.


L'un des deux gorilles s'apprêtait à me frapper. Par instinct j'ai hurlé « arrêtez ! ». Il a suspendu son geste. Alors, rapide, comme l'éclair, Fafnir est intervenu, sa mâchoire s'est refermée sur son avant bras et les deux ont roulé à terre.


Profitant de l'effet de surprise, j'ai projeté la tête en avant, en un coup de boule magistral dans le visage du mec en face. J'ai entendu les os du son nez qui craquaient, il m'a regardé, l'air de ne rien y comprendre, sa chemise blanche était éclaboussée de sang, puis il s'est affaissé comme un tas de chiffons en gémissant.


Le troisième a essayé de me frapper, j'ai reçu deux méchants coups dans le foie qui m'ont fait plier en deux en hoquetant, mais déjà, délaissant sa première proie, Fafnir avait fondu sur lui, l'agrippant au visage. L'autre s'est reculé précipitamment. Mon chien lui a fait face, il avait l'écume aux lèvres, ses aboiements tonitruants envahissaient l'espace autour de moi.


Je ne l'avais jamais vu comme ça. Non, jamais.


Les trois se sont relevés l'un après l'autre. L'insolence et la morgue qui les habitaient avait disparu. La petite frappe en costard se tenait la tête entre ses mains, un flot de sang violacé lui coulait entre les doigts.


- C'est bon, les gars, on dégage.


Il sont partis tous en zigzaguant. Ils détalaient en ordre dispersé, sans jeter un regard en arrière, en se dirigeant vers le parc qui descendait au village. Dans sa précipitation, j'ai vu le guignol en Armani glisser dans la boue, il s'est étalé de tout son long à terre, s'est relevé en titubant. Puis ils ont disparu derrière des bosquets.


Je me suis agenouillé à côté de Fafnir. Il aboyait encore épisodiquement, comme pour se donner contenance. Il était magnifique, plein de noblesse, de rage et de fureur contenues. Je lui ai tapoté les flancs. Il s'est laissé faire. Je lui ai pris le museau entre les deux mains. Il haletait discrètement en arborant une mine modeste. Je lui ai dit merci.


Je me suis relevé en grimaçant. J'avais mal entre les côtes. Puis nous avons pris le chemin du retour vers la grande bâtisse blanche. Je me reprochais de l'avoir un moment traité de bâtard.

 

Colin, cracheur de feu : XXXII - Les armes de Roland

 

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