Colin, cracheur de feu : XXXII - Les armes de Roland

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Nous sommes retournés à la Maison des pèlerins par un chemin un peu différent, en traversant un grand parc planté d'arbres majestueux. Plantés depuis des lustres, ils balançaient imperceptiblement leurs branches sous un ciel plombé. Vue sous cet angle, la bâtisse, avec ses murs blancs et lisses, son toit massif en ardoises se confondant presque avec la masse sombre des nuages, revêtait un aspect altier et solennel, celui de ces demeures pleines de silence, d'obscurité et de secrets.


Nous avons emprunté ce qui semblait constituer l'entrée principale. A l'intérieur, personne. Nous nous trouvions dans une pièce de dimensions respectables, qui semblait tenir le rôle de salle d'accueil à en juger par le petit pupitre juste à gauche de l'entrée, muni d'un PC récent, et les affiches qui tapissaient les murs, et qui toutes exaltaient les vertus du pèlerinage de Compostelle, le retour aux fondamentaux de la foi, l'ouverture aux autres, etc,... Par delà les posters écornés qui témoignaient que la pleine saison était terminée depuis longtemps, un panonceau attira mon regard, il y était inscrit :


Séminaire « spiritualité et gouvernance ».

Retrouvons le sens (le mot « sens » était souligné)

Au delà de nos façons d'agir


J'ai entendu une voix qui disait : « étonnant, non », et le prieur s'est alors matérialisé juste derrière mon épaule. En réponse à l'expression de surprise muette que je devais probablement arborer, il m'a expliqué avec un enthousiasme qui traduisait une conviction bien ancrée que la maison d'hôtes œuvrait pour « ouvrir les consciences », et s'était depuis peu ouverte à la société civile, sans oublier les entreprises, qui, en tant que créateurs de richesse, constituaient la trame vivante de notre société. Profanes, laïcs, étaient admis, pourvu qu'ils manifestent la considération qui était due à l'institution. Il a baissé la voix : « même des athées », a-t-il reconnu, comme s'il proférait un blasphème.


Je lui ai alors conté par le menu ce qui venait de nous arriver, il m'a regardé d'un air incrédule. En ponctuant de temps à autre mes paroles par des « hmm », façon de dire « je vois... ». Puis, à la fin de mon récit, il a hoché la tête gravement, il m'a demandé si j'étais blessé. Je lui ai répondu que, ma foi, je n'allais pas trop mal.


Il m'a mis la main sur l'épaule, m'a invité à l'attendre pendant qu'il se dirigeait dans une pièce contiguë dont il a à moitié refermé la porte. Je l'ai entendu composer un numéro, j'ai compris qu'il téléphonait à quelqu'un, la discussion semblait par moments particulièrement animée, je l'entendais parfois hausser le ton. Des éclats de voix me parvenaient, des bribes de conversation sur lesquelles je n'arrivais à plaquer aucun sens précis. Tout au plus avais-je cru comprendre qu'il tentait avec une énergie phénoménale de convaincre quelqu'un de particulièrement rétif à l'autre bout du fil. Quelques mots, jaillis de ce tumulte, « sorcière » « maladie », les avais-je bien compris ? m'ont fait tressauter, mettaient en éveil ma curiosité, mais je arrivais pas à comprendre de quoi il était question.


A la fin, il est ressorti de la pièce, s'est dirigé vers moi. « Tout ceci prend commence à prendre une tournure que je n'aime pas... », m'a dit déclaré, pour compléter tout aussitôt «... mais je pense avoir fait le nécessaire ». Puis de m'expliquer qu'il avait pris rendez-vous pour le début de la soirée. Pas avant. Il avait insisté, mais ce n'était pas possible, aussi avait-il fini par fléchir.


Je commençais à en avoir assez de le voir jouer au devinettes, surtout quand mon intégrité physique était en jeu. Je lui ai crié « mais qu'est-ce que ça veut dire ! », j'ai même menacé de me fâcher. Alors, il a posé sa main sur mon bras, il m'a répété qu'il est était tenu au secret, mais qu'il avait intercédé pour que « ce qui devait être dit le soit ». « C'est à lui de faire la démarche, pas à moi. Tout au plus, puis-je servir d'intermédiaire », a-t-il ajouté, en évoquant son interlocuteur. Puis il a pris un air pénétrant, et d'un geste théâtral, a pointé son index vers le plafond. Il a dit : « lui seul, là-haut, connaît tout, la vérité visible, mais aussi tout ce qui se trame dans nos âmes ». Et il m'a exhorté à garder mon calme, à faire preuve de patience.


Je n'en pouvais-plus de ces cachotteries, de ces mystères savamment entretenus. J'ai hurlé : lui ! Lui ! Mais de qui s'agit-il au juste ? Aussitôt, il s'est emparé d'un petit bristol, il a griffonné :


Wolfram Robur

« Aux armes de Roland »

Vive-la-Gaillarde.


« C'est un restaurant », a déclaré le prieur en guise de commentaire. L'enseigne fait allusion au chevalier Roland. Devant mon air interrogateur, il a complété : « oui, Roland, le Roland de Charlemagne. Il aurait séjourné quelque temps dans la ville avant de se rendre à Roncevaux. De retour des Pyrénées, après avoir échappé par la force de son courage au piège tendu par les Sarrazins, il aurait fait don à la ville de son épée, la célèbre Durandal. C'est du moins ce que la légende raconte. Et d'ailleurs, on peut le voir dans la ville, fiché dans un rocher à hauteur de la rue principale, ce glaive fabuleux ».


Puis il a conclu : « vous irez là. On vous attend ».


Colin, cracheur de feu : XXXIII - Sol invictus

 

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