Colin, cracheur de feu : XXXIII - Sol invictus

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


De la patience, il m'en a fallu, tout au long de cet interminable après-midi d'hiver. L'importance de cette rencontre, qui m'avait été présentée comme un moment décisif, déterminant, exacerbait ma conscience du temps, exaltait chacun de ces moments en leur conférant une solennité particulière. Une tension presque palpable se dessinait, semblait alourdir chacune de ces parcelles de temps qui s'étiraient avec une lenteur désespérante.


« Vous pouvez m'appeler frère Bertrand, ou plus simplement, Bertrand », m'avait proposé mon hôte, alors que nous terminions le repas qu'il m'avait invité à partager avec lui. Je l'avais regardé, surpris. Je m'étonnais que cet individu apparemment un peu coincé, m'invite à cette familiarité, alors que nous semblions de prime abord si différents. Je m'imaginais dans la religion qu'il incarnait quelque chose de plus solennel, peut être pas de la défiance, mais au moins de la réserve.


Il restait trois heures à tuer, façon de parler. Il a continué de ma parler de Vive-la-Gaillarde. La cité, m'a-t-il appris, avait jadis tenu un rôle illustre dans l'histoire du pèlerinage de Compostelle et nombre de personnes célèbres avaient jadis foulé le pavé de ses ruelles étroites. On racontait que l'une des étapes les plus courues du processus de mortification consistait à parcourir à genoux les différentes étapes du chemin de croix menant de la basse ville à l'abbaye couronnant la citadelle, comportant précisément cent soixante-huit marches. Parvenus au sanctuaire de la vierge Noire qui couronnait le tout, les pèlerins exténués avaient pris l'habitude de graver des ex-voto.


Il m'a parlé aussi de Saint-Anselme, le patron de la ville, dont les reliques, découvertes en 1066 étaient désormais conservées dans la crypte d'une discrète chapelle qui portait son nom.


J'ai jeté un regard par delà l'étroite fenêtre. Déjà, le ciel s'assombrissait. Frère Bertrand me dévisageait, semblant lire dans mes pensées.


« Sol Invictus », murmura-t-il... « Nous y voilà. Ces jours qui raccourcissement inexorablement. L'ombre qui s'étend. Le froid qui gagne. A tel point qu'il nous arrive de nous demander si ceci aura un jour une fin, si l'époque des ténèbres ne nous attend pas pour toujours... ».


Il est resté là, méditatif...


« Mais à chaque fois, le miracle (il insista sur ce mot en détachant lentement, à dessein, chacune de ses syllabes....) se reproduit. Vient le moment exact où la Terre a atteint un point précis dans sa course parmi les astres. Quelque chose lié à l'angle que fait l'axe de rotation de notre planète avec son orbite, comme on nous l'apprend dans tous les manuels d'écoliers. Quelque chose de parfaitement prévisible, ne trouvez-vous pas, Colin »...


J'étais bien en peine de répondre, et je me demandais où il voulait en venir. Sa réflexion à voix haute me mettait mal à l'aise. Tout ceci était tellement évident pour un mécréant comme moi, peu au fait des méandres de la foi... Il a continué :


- comprenez-vous maintenant pourquoi la religion chrétienne s'est emparée de ces idées, en recyclant au passage bon nombre de croyances et de mythes plus anciens dont certains remontant à la nuit des temps. Et ces croyances, des réceptacles de nos terreurs primitives, elle les a transfigurées...


Je le regardais, stupéfait. Il avait l'air torturé. Un demi-sourire, presque un rictus, déformait son visage plongé dans la pénombre. Il a murmuré, à voix basse, si basse que j'avais peine à l'entendre, quelque chose qui pouvait passer pour une invocation :


- Ra... Phoenix... Elagabal...


Puis, sa voix s'est éclaircie, et il a repris :


- quoi de mieux que ces objets symboliques, bûchers, parasols, croix mimant l'arbre tourné vers le soleil et emplissant l'espace, reliés d'une façon ou d'une autre à la clarté, à la lumière pour conjurer d'une façon ou d'une autre cette terreur instinctive qui nous remplit, celle de notre fin inéluctable ? Quand vous vous promènerez dans la rue, tout à l'heure, vous les verrez, bien évidemment...


Je voyais avec effroi mon interlocuteur s'aventurer dangereusement dans les territoires de l'hérésie, bien loin du dogme défendu de façon inflexible par Séraphin VII et ses théologiens. Il me semblait subitement que j'abordais un monde incertain, privé de ce repères, un monde ou tout devenait possible, même les choses les plus absurdes.


« Oui », il a poursuivi, « quoi de mieux que le retour du soleil pour célébrer la vie, la renaissance, et peut-être pour les plus chanceux, incarner cette espérance de façon matérielle, j'oserais dire presque charnelle, en nous faisant entrevoir les mystères de la résurrection. Appelons-ça l'espérance, c'est juste de ça qu'il s'agit, après tout, non ? »


Il s'est interrompu brusquement. Il a regardé sa montre. Il m'a dit :


- Colin, je crois qu'il est temps d'y aller, maintenant.

 

Colin, cracheur de feu : XXXIV - Rendez-vous

 

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