Colin, cracheur de feu : XXXVI - A quoi bon ?
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Mais lui avait deviné tout ça. Peut-être obscurément attendait-il cette confrontation inévitable. Il savait que je savais, il l'avait deviné dans mes réactions, dans l'expression de ce calme surnaturel qui m'avait inondé, qui me faisait paraître quelqu'un d'autre.
En un éclair, il s'est rué sur moi. Même s'il était plus âgé, il était plus lourd que moi et empli d'une force décuplée par la haine. Nous avons roulé par terre. Il se débattait comme un sanglier pris au piège, il tentait de m'étrangler et je le sentais qui haletait contre moi. Ses mains étaient crispées contre mon cou. Mû par une énergie hystérique, il serrait de toutes ses forces. J'avais beau me dire que c'était trop stupide de mourir comme ça, je n'arrivais pas à lui faire relâcher son étreinte. Je me débattais frénétiquement. Nous glissions donc comme ça, au gré de notre combat, enchevêtrés l'un sur l'autre, renversant tables et chaises, trébuchant dans les carpettes posées au sol.
Déjà, je sentais la respiration qui me manquait, un voile noir commençait à se former devant mes yeux. En une ultime ruade, j'ai réussi à me propulser en avant. Nous avons été projetés contre le mur. Sous le choc, un objet qui était suspendu s'est décroché, il a rebondi contre une table et est venu heurter la tête de mon adversaire, l'assommant à moitié.
J'ai senti que la pression de ses doigts se relâchait, j'ai profité de l'occasion pour me dégager. Un calme relatif s'est installé, on n'entendait plus que le bruit de nos respirations.
Nous nous sommes relevés l'un après l'autre en titubant. Accrochés au mobilier en désordre dans la salle dévastée, nous nous faisons face en nous dévisageant fixement. Tétanisées par l'effort mes jambes étaient de coton, mes bras m'élançaient douloureusement.
J'ai été le premier a réagir.
J'ai tourné la tête sur le côté, j'ai vu l'objet qui était tombé, dans un vacarme retentissant. Un bruit de métal.
J'avais de la chance, il était juste à côté de moi. Une épée... Ou du moins ce qui y ressemblait. Après cette mêlée frénétique, je me suis senti étrangement habitué par un calme surnaturel, comme si chaque chose que j'avais à faire était inscrite dans un plan défini à l'avance, qu'il me suffisait d'exécuter.
Je me suis emparé de l'épée. En même temps, mon esprit réfléchissait à toute vitesse. Une épée, suspendue au mur... Roland... Durandal... Le nom du restaurant, « aux armes de Roland ».
J'avais entre les mains l'arme redoutable, définitive.
Il était juste en face de moi, terrorisé, il avait deviné ce qui l'attendait. Il a reculé précipitamment. Il s'est pris les pieds dans un tapis, il a chuté lourdement sur le sol.
Je le dominais maintenant. Je le tenais à ma merci.
Il s'était blotti par terre, pelotonné sur lui même, il me regardait avec effroi, il attendait la fin. Puis il a tourné la face vers le sol, la joue écrasée contre le carrelage. J'ai senti ses épaules tressauter.
Il pleurait. Son corps était agité de mouvements convulsifs, c'était un trépignement étrange, presque grotesque. Il pleurait d'être ainsi défait. Il expectorait son ressentiment, cette aversion qui l'avait animé toutes ces années, mais ne lui avait finalement servi à rien, pas même à vivre un tout petit peu mieux.
J'ai brandi Durandal...
... et je l'ai reposée.
Je n'étais pas Roland. Je ne me sentais pas de taille à me mêler à cette panoplie de héros inflexibles et au regard dur. Peut-être n'était-ce qu'un manque de courage, tout simplement, mais je n'ai pas pu. Je ne pouvais pas achever cet homme qui était pourtant la cause du malheur de ma vie, non décidément, je ne pouvais pas. Et à quoi m'aurait avancé la vengeance ? Aurai-je éprouvé de la joie à voir son sang gicler sur mes mains, éclabousser les murs ?
J'ai trouvé ce spectacle pitoyable. Devant cet homme désarmé, sanglotant sans retenue, qui tressautait à mes pieds m'est venu l'idée que le pardon était sans doute un grand mot, peut-être quelque chose d'inaccessible... Et j'éprouvais un sentiment compliqué, pas vraiment de la compassion, surtout un mélange de peur et de dégoût.
Je n'arrivais pas à comprendre comment et dans quelles circonstances la haine pouvait être ce combustible capable de nourrir toute une existence. Je voulais croire que l'acharnement de mon adversaire, sa volonté implacable de nuire, n'étaient après tout qu'une manifestation de la détestation de soi ? La marque d'un certain dérèglement de l'esprit ? Une forme de folie, donc ? Car comment pouvait-il être possible d'avoir gardé intacte une telle rancœur, tant d'années après ? Le temps qui passe apaise bien des douleurs, cela se sait bien... Mais quelle force sauvage, bestiale même, avait-il fallu pour garder intact un tel ressentiment, pour l'arracher à l'oubli?
J'en avais assez, tout simplement, et je voulais m'évader de tout ça.
Je me suis dit : « à quoi bon ? »
J'ai laissé Durandal glisser entre mes mains et choir sur le sol. Alors, je me suis senti soulagé, infiniment. Et en même temps très fatigué. Je me suis aperçu que mon front ruisselait, je me suis essuyé avec ma manche. Et fait curieux entre tous - je l'avais même oublié - je me suis rendu compte que je n'avais plus mal au gosier. Et j'avais bien compris qu'il ne s'agissait pas d'une accalmie provisoire, liée à l'effet des pilules. J'éprouvais juste une impression de profond relâchement. Et plus aucune douleur, rien.
En même temps, j'ai entendu un bruit et j'ai vu deux hommes apparaître au fond de la salle.
Colin, cracheur de feu : XXXVII - La route de Goa