Colin, cracheur de feu : XXXVII - La route de Goa

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


C'était frère Bertrand, accompagné d'un homme mince et élégant, habillé de sombre. « Monsieur le maire » m'a dit-il en me le présentant.


Rapidement, ils avaient balayé la scène du regard. Ils se sont précipités sur Wolfram, ils l'ont relevé. Bertrand m'a regardé d'un air navré en me confiant qu'il se sentait un peu coupable d'avoir mis en plusieurs occasions ma vie en péril.


« Ce n'est rien », je lui ai répondu.


Il a désigné le maire et déclaré : je vais demander à cet homme de vous raconter une histoire. Il me regarda d'un air entendu. Et cette histoire, Colin, je crois savoir que tu t'en souviens maintenant...


J'ai hoché la tête et j'ai dit : « oui ».


Nous nous sommes dirigés vers l'autre bout de la salle, situé devant une terrasse qui dominait la ville basse et la vallée. On discernait en face de nous la masse blanche du causse et de rares lumières isolées qui scintillaient au lointain. Je mes suis souvenu que Fafnir était resté dehors, je suis aller le chercher. Quand je suis revenu, j'ai vu que quatre verres étaient disposés sur la table, une bouteille de rhum au milieu. Wolfram, blotti dans un coin restait silencieux, le regard vide. Il avait l'air d'un animal blessé.


Le maire s'est éclairci la voix, il nous a bien regardés, tour à tour, longuement, comme s'il cherchait à nous jauger, puis il a commencé son récit :


Ils étaient arrivés à Pâques,... enfin je ne sais plus trop. Au début du printemps sans doute car ou voyait des arbres en fleurs partout dans la nature.


C'était le moment ou tout semble renaître. De cette époque je me souviens du vert éclatant de la prairie. Oui éclatant, je vous jure, ça faisait mal au yeux rien que de le regarder. Je me souviens que les matinées étaient encore fraîches, mais le soir, il nous était déjà possible de rester tous ensemble en bras de chemises, savourer un pastis à l'ombre des platanes, en attendant la tombée de la nuit...


Ils étaient toute une bande, je ne sais plus au juste combien, peut-être une vingtaine, habillés d'une drôle de façon : pattes d'éph, tuniques et gilets afghans pour les mecs, grandes jupes longues pour les filles... Ils roulaient dans une camionnette déglinguée, peinte de toutes les couleurs de l'arc-en ciel, un combi Panhard, comme ils disaient.


Ils ont commencé à demander s'ils pouvaient rester ici quelque temps, ils faisaient disaient-ils, étape sur la route du sud. Sur le chemin de Goa, où ils s'étaient juré de parvenir, ils mentionnaient des lieux aussi bizarres à nos yeux que Tanger, Essaouira, Konya ou Kaboul. Au début, les paysans les ont regardés avec curiosité, une certaine méfiance, mais après tout, même s'ils parlaient fort, même s'ils ne semblaient pas vivre comme nous, ils avaient l'air parfaitement inoffensifs... Et puis, il pourraient constituer de la main d'œuvre pour la moisson et les vendanges, car il était vrai que nous cherchions souvent du monde à ces moments-là.


Et puis je dois dire que certains d'entre nous avaient peut-être d'autres idées derrière la tête. Car las filles avaient la réputation de ne pas être farouches. L'été lors, lors des grandes chaleurs, elles se promenaient dans la rue comme ça, en toute candeur, presque dénudées, elle montraient leur peau, sans retenue, on entendait de grands éclats de rires, on voyait le regard de certains luire avec un éclat un peu trouble, mais,...


Ils se sont installés donc. Ils avaient, disaient-ils, décidé de faire halte pour quelques mois. Pour gagner un peu d'argent, histoire de reprendre ensuite leur transhumance.


Le village leur avait alloué un terrain. Un peu à l'écart, évidemment, histoire que chacun reste bien chez soi, comme il se doit. Et je dois le dire, nous avons rapidement trouvé un modus vivendi. Contrairement aux craintes de certains, ils s'étaient rapidement révélés courtois et polis, ils venaient faire de brèves incursions à la ville pour faire un peu de commerce, vendre quelques produits d'artisanat, des bracelets, des colliers qu'ils fabriquaient eux-mêmes, et je dois dire que ce n'était pas mal du tout. Avec notre autorisation, ils avaient mettre entrepris de mettre en culture une partie des champs, un causse pourtant relativement aride, sur lesquels ils s'étaient installés. Au début, tout le monde rigolait un peu, ils avaient l'air si naïfs, mais nous avions dû constater qu'ils ne se débrouillaient pas si mal que ça du tout.


C'est vrai, ils étaient si différents de nous qu'ils avaient l'air tous pareils. Les gars, en général grands et minces, barbe et cheveux clairs, les filles avec des cheveux qui flottaient librement au vent avec souvent une fleur dedans. Mais à la fin, à force de les côtoyer, on avait fini bon,... pas vraiment par établir des rapports particuliers avec certains, enfin peut-être même avec ... certaines si vous voyez ce que je veux dire, quoique sur ce point-là on n'a jamais vraiment su si certaines choses s'étaient vraiment passées.


Le maire s'interrompit, laissant sa phrase en suspens comme s'il réfléchissait tout haut. Nous étions assis dans la pénombre, nous l'écoutions. Une ambiance de recueillement planait dans la salle. Il nous dévisagea tour à tour, moi plus longuement que les autres et continua :


il y avait parmi eux une fille qui sortait vraiment du lot. Elle leur ressemblait vaguement bien sûr, mais il y avait chez elle quelque chose de différent... peut être la couleur de ses cheveux, qu'elle avait très sombres. Une étrange beauté, une visage allongé et fin.


Certains l'appelaient « l'Egyptienne ».


Et ce qui était le plus surprenant, et qui devait en émouvoir plus d'un, c'était son regard, un regard noir, intense et doux, le même regard que toi, Colin... Elle s'appelait Viviane.

 

Colin, cracheur de feu : XXXVIII - L'Egyptienne

 

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