Colin, cracheur de feu : XXXVIII - L'Egyptienne
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Ils sont restés toute une année. Même si on constatait par moments de petits accès de fièvre chez nos concitoyens, même si parfois une drôle d'odeur s'échappait de leurs shiloms, même si leur état d'esprit « peace and love » finissait par les faire paraître bien niais, voire en exaspérer certains, la vie s'était écoulée avec eux de façon somme toute assez tranquille.
Et un jour, au tout début du printemps suivant, ils ont levé le camp. En partance pour Tripoli, disaient-ils. Voire...
Un peu avant leur départ, ils nous ont annoncé que la fille prénommée Viviane avait décidé de rester. Et je dois te dire que, passé le premier moment de surprise, ça ne nous a pas tant étonné que ça.
J'avais constaté que le maire avait subtilement infléchi son discours, il ne n'adressait plus vraiment aux autres, mais essentiellement à moi.
Nous l'avons donc accueillie parmi nous. Quoi de plus naturel en somme ? Contrairement à toute attente, elle n'a pas souhaité rester sur le terrain où l'ensemble de la troupe avait élu domicile, elle désirait s'établir ailleurs, en un endroit différent. Un jour que nous trouvions sur le causse, dans un endroit isolé et absolument sec, elle a aperçu une ruine, une ancienne masure autrefois habitée par des bergers, elle s'est arrêté devant est elle a dit « c'est là, c'est là que je veux m'établir ». Les anciens ont ricané, car ils savaient depuis longtemps que l'habitation n'étaient qu'un amas de pierres perdu dans une étendue stérile de rocaille, il ont voulu la raisonner, lui dire qu'elle n'y connaissait rien, qu'ils pouvaient bien faire mieux pour elle, lui permettre de s'installer dans un endroit plus propice et bien plus hospitalier, mais rien à faire, elle opposait à ses propositions un refus obstiné et murmurait sans relâche : « non, c'est là que je veux vivre, c'est là et nulle part ailleurs, ça je le sais... »
Alors de guerre lasse, ils l'ont laissée faire ce qu'elle voulait, ils ne prenaient pas encore ça pour du mépris, ils pensaient que la pauvre fille au beau visage était un peu dérangée, et ils ricanaient en pensant au jour où, aiguillonnée par la faim, la soif et l'horreur de la solitude, elle reviendrait dans le village faire amende honorable, dire qu'elle s'était trompée et solliciter avec humilité la permission de revenir à leurs côtés.
Mais cela n'est jamais arrivé. Car un jour, un visiteur qui avait eu le courage ou l'inconscience de s'aventurer par là en était revenu tout bouleversé. Dans le déluge de paroles qui avait suivi sa visite, chacun avait fini par comprendre que Viviane avait trouvé le moyen de faire à nouveau surgir un filet d'eau claire. Et chacun avait beau se souvenir qu'autrefois un ruisseau y coulait, qu'il avait naguère disparu, englouti dans un éboulement de calcaire, qu'après tout, tout pouvait finalement s'expliquer, tout ceci avait fini quand même par ressembler à la manifestation d'un sortilège.
Et sur cette terre hostile, oubliée de tous, située à l'écart elle a réussi à faire prospérer sa demeure. Oh ! certes au début, ce n'était pas spectaculaire, car il en fallait de la force et de l'audace pour réussir à assembler ces moellons, les mettre debout ensemble, pour reconstituer des murs et transformer cette ruine en un abri honorable.
Et alors que l'été finissait, chacun avait pu observer avec surprise que son ventre s'arrondissait. Dans le village, la stupeur a été de taille et chacun s'interrogeait sur l'identité du père ; s'agissait il d'un de ceux qui étaient finalement partis pour des horizons lointains, ou alors plus prosaïquement se pouvait-il que dans le village ?... Car après tout, les babas qui avaient séjourné toute une année sur ces terres étaient réputés pour avoir des mœurs sexuelles comment dire... plutôt débridées, et il s'agissait d'une si belle fille, charmeuse, provocatrice à ses heures, qui aurait pu résister ?
Je dois dire qu'à partir de ce moment, chacun avait commencé à regarder son voisin de façon différente, et on s'était mis à guetter la demeure auparavant reléguée dans l'oubli afin de retrouver la trace éventuelle de l'homme qui aurait pu...
Mais aucun indice n'avait jamais été mis à jour. Alors que le village avait adopté l'attitude de la tenir à l'écart, certains, en particulier des femmes d'un certain âge s'étaient résignés à reprendre la contact avec elle pour lui poser directement la question. Mais jamais elle n'avait voulu répondre, elle répliquait que ces histoires ne concernaient pas les autres, elle demandait simplement qu'on la laisse tranquille. Et je dois dire que même à ce jour, nous ne savons toujours rien sur cette histoire.
A ce moment, le maire s'est interrompu une nouvelle fois, il a tourné la tête vers Bertrand et lui dit :
- sauf peut-être vous, bien évidemment, mon père.
Le visage du prieur a tressauté imperceptiblement, il a émis un sourire impénétrable, et n'a pas répondu. Le maire a poursuivi :
- alors le temps a passé, l'hiver est arrivé et c'est comme ça que tu es venu au monde, Colin.