Colin, cracheur de feu : XXXIX - Jeux d'enfants
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Et tu as grandi.
Elle vivait seule avec toi.
Elle avait fini par établir avec le village des rapports à peu près normaux. Oh, ce n'était pas le grand amour. Chacun se méfiait d'elle. Elle semblait avoir des pouvoirs. La terre stérile avait reculé, comme si un miracle s'était produit, et dans la maison maintenant coquette et propre, le mur blanc du devant était décoré avec un grand rideau de glycine, il y avait de l'herbe partout. On entendait le ruisseau murmurer, à côté, il longeait le jardin, autour duquel ses arbrisseaux avaient poussé, ensuite il dévalait la pente vers Vive-la-Gaillarde en empruntant un vallon oublié de tous pour venir ensuite alimenter quelques fontaines de la ville qu'on avait déclarées taries depuis des décennies. D'une certaine manière, avec ses airs calmes, sa façon naturelle de voir les choses, sa simplicité, son refus de se laisser impressionner par les idées préconçues, elle en avait ridiculisé une bonne partie...
D'évidence, on aurait pu se réjouir de cette renaissance, de ce renouveau, mais certains étaient jaloux. Jaloux ou méfiants, je ne sais pas. On les voyait tourner la tête quand ils vous rencontraient dans la rue, certains crachaient après vous avoir croisés.
La jalousie est un sentiment terrible, Colin, peut-être le pire de tous. Il peut hélas nous rendre capable de toutes les extrémités.
Elle venait régulièrement en ville, pour faire le commerce de tout ce qu'elle fabriquait : des ouvrages de vannerie, paniers, dessous de table, des fleurs, des légumes, du fromage de ses chèvres.
Même si ça en faisait rager certains, on devait admettre que tu ne manquais de rien. Toujours propre comme un sou neuf, tu allais aussi, comme les autres enfants du village, à l'école. Simplement le soir, ton cartable d'écolier sur le dos, tu regagnais ta « toundra » comme d'aucuns disaient pour se moquer de toi. Alors, là-bas, dans ta steppe où les ajoncs poussaient maintenant, tu faisais avec elle, à la lueur d'une lampe, comme tes camarades, tes devoirs.
Personne ou presque ne s'aventurait sur vos terres, même si la distance n'était pas si grande, cette bâtisse était considérée par le monde des adultes comme faisant partie d'un monde lointain et à éviter. Pourtant, certains de tes camarades, intrigués par ce qui en était dit, attirés par la part de mystère qui se dégageait de ces histoires qui se chuchotaient, n'auraient pas souhaité mieux que de venir te voir, mais ils étaient à chaque fois rappelées à l'ordre de la façon la plus autoritaire, la plus brutale qui soit.
Mais un jour, un de tes camarades, était passé outre. Il s'appelait Hugo. C'était ton copain. Un petit garçon blond un peu frêle, on disait de lui qu'il était fragile et très sensible. Passé le cours d'histoire (sur les croisades m'avait-on dit par la suite), l'instituteur vous avait libérés en fin de matinée, car il était retenu pour faire passer le certif au village d'à côté. Vous étiez remontés tous les deux, lui et toi. Viviane vous avait accueillis, vous aviez bu à même la cruche de grands verres d'eau fraîche, c'est fou ce qu'il faisait chaud ce jour là, ce devait être le milieu du mois de juin, les vacances étaient proches, et vous vous étiez baignés dans la rivière. Elle était loin, très loin, l'école, vous aviez joué toute l'après-midi, vous n'aviez pas vu le temps passer.
Viviane, à côté, dans le jardin, vaquait à ses occupations, elle vous regardait en souriant. Parfois elle chantait. C'était l'été il faisait chaud, ce n'était peut-être pas le bonheur mais ça y ressemblait rudement...
Le jour était largement passé, je ne sais pas ce qui vous avait alerté, peut-être le ciel qui commençait à s'assombrir, mais je présume que Hugo avait peut-être fini par sursauter, il s'était rendu compte qu'il aurait dû être rentré depuis longtemps.
Viviane, elle n'avait pas réagi, ça lui faisait tant plaisir de voir son fils comme ça, dans son domaine rire aux éclats avec un autre enfant.
Hugo était donc revenu chez lui, essoufflé, les joues rouges. Ses parents, et donc son père étaient follement inquiets, ils l'avaient attendu toute la soirée, ils se demandaient ce qui s'était passé.
Le maire s'est tu un instant. Il a désigné Wolfram, recroquevillé dans sa chaise. Il ressemblait à une bête aux abois et nous fixait d'un regard halluciné.
Hugo était son fils, et le lendemain, il était tombé malade.
Colin, cracheur de feu : XL - Le mot