Colin, cracheur de feu : XLII - Cendres

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Le lendemain, le grand sapin n'était plus qu'un tas de braises fumantes qui rougeoyaient encore faiblement. Le temps avait subitement changé, le ciel était devenu tout gris, couleur de cendre. Le matin était moite, moite et humide, envahi par une sorte de brouillard malsain.


J'avais vainement espéré vivre un cauchemar, mais je constatais qu'il n'en était rien. Il n'y avait plus rien à tenter, mais j'avais quand même attendu, taraudé par l'impuissance, que tout ait achevé de se consumer. Je les avais laissés à leur folie, qui ne semblait pas avoir totalement cessé, puis j'étais parti me coucher.


Inutile de vous dire que je n'avais pas fermé l'œil de la nuit...


Donc le matin, tout était désert. Rien que des décombres. Qui symbolisaient après tout la mort de mes illusions sur la nature humaine. Et puis aussi cette angoisse, irrépressible. Devant notre vulnérabilité. Savoir à quel point notre raison peut être fragile et constater avec quel facilité il est possible pour chacun d'entre nous, même la personne la plus normale, de sombrer dans la folie meurtrière...


Et quelque chose de plus troublant, de plus dérangeant encore : je me rendais compte que moi aussi, j'avais été sur le point de basculer. Devant ces « à mort ! à mort ! » scandés de façon lancinante, et qui résonnaient encore à mes oreilles, je découvrais moi même avec horreur que j'avais été à deux doigts de la entonner avec le reste de la foule !..


Il s'est interrompu un moment , puis nous a posé la question :


- vous rendez-vous compte ? C'est effrayant. Il faut vraiment l'avoir vécu...


Quant à toi Colin, tu avais réussi à fausser compagnie à tes agresseurs. On a fini par te retrouver, seul, tu t'étais blotti dans un fourré, où tu avais passé la nuit. Tu tremblais. Sans doute dans un but de préservation, ta mémoire avait occulté les événements de la nuit, tu ne te souvenais plus de rien.


Il a posé les mains sur la table. « Voilà l'essentiel de l'histoire » a-t-il dit. Puis, se tournant vers moi : j'espère que tout ceci t'aura éclairé, Colin. Je ne sais pas si tu pourras tirer un trait définitif sur ce passé douloureux, mais je pense que la révélation de toute cette histoire te permettra de mieux construire ton futur. « Car tu as encore toute la vie devant toi, après tout... », il a ajouté.


Il s'est fait pensif un court instant puis il a poursuivi :


Il n'y a pas eu de suite à ce qu'il faut bien appeler un meurtre. A mon grand regret. Après ce qu'on pourrait appeler ces événements, un silence de plomb s'est abattu sur la ville. L'omerta. Plus personne ne voulait entendre parler de cette histoire. Façon sans doute d'éluder la question qui gênait. Je veux bien entendu parler de la culpabilité. Celle de celui qui avait été l'instigateur de tout ça... Je veux parler de toi, Wolfram, et puis celle des autres, les complices, mais encore et surtout celle de la grande majorité, ceux qui s'étaient laissés aller à ces débordements au cours de cette nuit de folie.


La mort de Viviane a été masquée. Camouflée. C'était devenu un tabou. Elle venait d'ailleurs, après tout, cette fille, elle n'était pas du pays. Elle n'a même pas eu droit à une sépulture décente. Pas d'enquête, pas un gendarme. En bref, il ne s'était rien passé.


Avec le temps, les esprits se sont calmés, l'oubli est arrivé, le vrai, celui qui est dû aux faiblesses de nos mémoires, et non à notre volonté de refouler, d'occulter ce qui nous est insupportable. Seuls quelques irréductibles cultivaient leur rancœur en s'efforçant de ne rien oublier, alors que ceci continuait à leur empoisonner l'existence


J'étais à l'époque un tout jeune homme, plus jeune que toi, Colin, je venais de la ville. Ils ont sincèrement voulu tourner la page. Ils se sont tournés vers un homme différent d'eux, d'une autre génération, peut-être porteur d'avenir. C'est ce que je représentais à leurs yeux, je pense. Alors, ils m'ont porté à la mairie. Façon de se faire pardonner, peut-être...


Il avait terminé son récit. Nous restions tous sans réaction. On voyait par la large baie vitrée la nuit, envahie de flocons qui tournoyaient. Il neigeait abondamment. Quelques lumières isolées scintillaient au lointain sur le coteau d'en face.


Soudain, en un éclair, j'ai vu Wolfram bondir de sa chaise. Nous étions tous plongés dans nos pensées et il avait dû préparer ce moment depuis longtemps. L'effet de surprise a été total, personne n'a pu le retenir. Il s'est rué vers la grande porte-fenêtre en poussant un hurlement terrifiant, quelque chose comme le râle d'un animal sauvage aux cerné par les chasseurs, qui évoquait étrangement le brame d'un cerf au fond de la forêt.


D'un coup d'épaule, il a défoncé la vitre, qui a volé en éclats. On a senti un grand vent froid envahir la pièce. Il s'est précipité vers la balustrade, l'a enjambée, et s'est jeté dans le vide.

 

Colin, cracheur de feu : XLIII - Pour toi Colin, si tu y tiens


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